La crise des trente ans

Dimanche matin, 10h. Simone regarde nerveusement à travers la vitre de la salle des arrivées. Elle passe en revue les passagers qui attendent leurs bagages sur le tapis roulant. « Sur la dernière photo de lui que j’aie vu, il avait pris dix bons kilos. Je me demande si je vais le reconnaître » me glisse t-elle en continuant à chercher Brad du regard. La dernière fois que j’ai vu Simone, c’était il y a deux ans, dans ce même aéroport, un matin d’hiver glacial. Brad s’envolait vers les Etats-Unis, laissant Berlin et quelques mois de vie de bohème derrière lui. Après les adieux, alors que nous rentrions en train à travers la ville enneigée, on avait tué le temps en se racontant nos états d’âme. Trente ans, Simone cherchait un peu sa voie. La vie à Berlin est certes des plus agréables, mais dans cette ville qui fut tant détruite, il n’est pas si aisé de bâtir quelquechose. Une carrière. Un amour. Une famille. Il y a bien ce Tobias qu’elle avait rencontré quelques semaines auparavant, mais c’était plus une affaire qu’autre chose. « Le temps passe vite, et les vingt ans sont loin ». Bref, une crise de la trentaine classique, je m’étais dit, avec cette angoisse un peu irrationnelle d’une vie de solitude.

La solitude, Simone en est loin, alors que le tapis roulant chargé de bagages se met en marche. « L’affaire » Tobias est toujours là. Nous sommes allés chercher notre ami commun à l’aéroport avec sa voiture, un grand break Audi. Je me suis assis devant à coté de lui, tandis que Simone était à l’arrière avec Tristan, leur fils de dix mois. Tobias est ingénieur. La semaine prochaine, il s’envole pour une entretien d’embauche en Suisse, d’où il a été approché pour un poste intéressant.

Merde, c’était aussi mon plan. Avant.

L’après-midi, Simone a organisé un barbecue sur son balcon pour fêter le retour de Brad. Elle s’est donné de la peine. La table regorge de salades et de garnitures variées. Il y a du saumon et carottes qu’elle a pris le temps d’éplucher. Ca fait bien longtemps que je n’ai pas vu une si belle table. Sur le balcon, Tobias et son ami Gerald sont en charge du barbecue, sur lequel rotissent brochettes et côtes de porc. Les femmes (on dit « femmes » après trente ans non?) discutent à l’intérieur en surveillant le petit Tristan qui court partout. Je m’assieds avec elles. Sabine, une jolie brune énergique travaille déjà depuis trois ans comme avocate. Alors qu’elle feuillette le Best Seller « Die Schweiz für die Deutsche » (« La Suisse pour les Nuls »), je lui apprends que les Suisses-Allemands détestent ces sombres connards d’allemands arrogants, autant que les Romands ne supportent pas la grande gueule de ces français éternels donneurs de leçons. Elle rigole.

Sabine est célibataire. Elle ne veut pas quitter Berlin, pour l’instant. Elle ne le dit pas, mais elle attend d’avoir un mec, qui deviendra le père de ses enfants. Pour jouer, je me suis demandé l’espace d’un instant si j’aurais pu être celui là. Oui, certainement, plus tard. Pour l’heure, j’ai pris le chemin inverse. Mais qui sait, la vie est un cycle plein de surprises.

Le soir, avec Brad, nous sommes assis dans un bar de la Gleim Strasse. Dans le fond, un téléviseur diffuse un bien piètre derby Lyon-St-Etienne. On se raconte nos deux dernières années, lui à Washington et moi à Berlin. Il est parti en laissant quelqu’un là bas. Moi je suis resté en laissant quelqu’un ici. Ca revient au même finalement. Alors que nous enchaînons les bières, comme deux bons amis qui se retrouvent, je vois passer Daniel, Le Canard et l’une des suédoises. Il m’annonce, « Julien et les autres ont battu un nouveau record! Ils sont rentrés de fête à 20 heures! » Je ne sais pas comment ils font pour tenir debout toute une nuit et toute une journée, mais la fête devait sûrement être grandiose. Celui qui sort comme ça doit avoir une énergie considérable. Pour jouer, je me suis demandé l’espace d’un instant si j’aurais pu être celui là. Oui, certainement, avant. Pour l’heure ça ne m’interesse plus. Mais qui sait, la vie est un cycle plein de surprises.

 

En me couchant, la tête un peu alourdie par ces intenses retrouvailles amicales (et par x litres de bières plus trois white russian), je fixe le plafond en me demandant si il existe un juste milieu, pour moi, maintenant. Et je ferme les yeux en me disant que je suis un peu jeune pour me faire la crise existentielle des trente ans.

 

 

4 Réponses to “La crise des trente ans”

  1. Daniel Says:

    joli!

  2. Sabine Says:

    C’est très mignon comme torture d’esprit. Je dois admettre. 30 ans ça arrive plus vite qu’on ne croit il parraît. Parole de 24 ans.

    Plus tard?

  3. C. Says:

    euh tu vas pas nous faire un remake des prises de têtes classiques des trentenaires en perdition qui trainent leurs guêtres dans les bars de St germain..
    et n’oublie pas que le concept de Mister Aristote est utopique chéri!

  4. Leo Says:

    Ce qui est terrible, à Berlin, c’est que Berlin n’est qu’un lieu de passage. Anonyme et sans âme comme une chambre d’hôtel. C’est pour ca que tout le monde finit par repartir…

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