Anatomie de l’inénarrable

Vu d’ici ouvre ses pages à l’une des innombrables histoires du « Gitan ».

  Je me souviens. Ma chambre. A Paris. J’habitais au premier étage d’un immeuble de la rue Marcadet, à quelques pas du métro, en collocation avec un ami. C’était l’un des rares soirs où l’on se retrouvait dans le calme, sans qu’aucun des membres de notre joyeuse bande ne soit venu squatter notre salon, attiré par la lumière, comme ils disent.
 
Nous étions chacun dans nos chambres, chacun avec nos petites amies respectives. Je me rappelle que je n’avais jamais eu le courage d’acheter un rideau, ou même un tissu au marché Saint-Pierre, alors j’avais partiellement couvert ma fenêtre avec la house du canapé lit sur lequel je dormais. A vrai dire, je ne dormais pas à ce moment là. Je devais me trouver quelque part entre l’enfer de Dante et la promenade de l’étang du Patriarche. L’un comme l’autre devait servir en partie de décor à mon propre bouquin. Ma copine venait à peine de fermer les yeux…
C’est alors que j’entendis les cris. De l’autre côté du mur. Des cris effroyables, mêlés de hoquets et de larmes. Ma copine se réveilla, instantanément, en panique, et se mit, aussi instantanément, à pleurer.
En l’espace d’une seconde, tout avait basculé. La jolie soirée « cocooning » venait de se vautrer dans un fleuve, on ne retrouverait son corps que quelques semaines plus tard, gonflé et bleu… Pour ma part, si je ne pleurais pas, ni ne criais, je pouvais sentir, jusque dans l’air, l’effroyable tension du drame. Je me levais lentement, le visage défait, laissant derrière moi, ma copine en pleurs, et me rendais, je dois l’avouer, la peur au ventre jusqu’à la chambre de mon ami.  (Je dois préciser ici que l’appartement ne comptait aucune porte, mise à part celle de l’entrée. Nous avions disposé un peu partout des draps cloués dans les murs afin de préserver le peu de vie privée qu’il nous restait, ndr)
Je soulevais le drap d’entrée de sa chambre. Mon ami, son amie, étaient debout dans un recoin de la pièce. La chambre n’était éclairée que par le rai de lumière provenant de la salle de bain. Dans l’obscurité, la scène semblait irréelle, tirée tout droit d’un film de Lynch. Ils regardaient tout deux fixement le plancher. Je baissais la tête à mon tour et apercevais une forme noire gisant sur le sol, tremblant, la langue pendue, les pattes et le corps crispés… sa gorge émettant un son parfaitement incongru, entre le sifflement strident, la déglutition maladive et le grognement rageur. (Pour couper court au suspense, nous avions il y a quelques temps de cela, recueilli un petit chat sous-alimenté qui, à plusieurs reprises, avait trouvé refuge chez nous. D’ailleurs a défaut de lui trouver un meilleur nom, nous l’avions communément appelé « p’tit chat », ndr)
Je pensais directement à une crise d’épilepsie. J’imaginais déjà le chat s’envoyant des journées entières de Telenovela pendant que nous étions au boulot. Il en payait finalement les frais.
Le vétérinaire ne mit pas beaucoup de temps à arriver. Il pronostiqua une intoxication alimentaire. Ma copine n’avait pas quitté la chambre. Elle ne voulait pas voir « cela ». Je n’ai jamais vraiment su ce que « cela » pouvait être. Mais j’imagine que de se faire réveiller en pleine nuit par des cris d’épouvantes doit laisser bonne part à l’imagination… Ceci doit expliquer « cela ».
Le vétérinaire fit une succession de piqûres au matou dont le corps malingre était encore agité de spasmes. Puis, il me prit à part, avec cet air énigmatique de la confession qui n’inspire en aucune façon confiance venant d’un vétérinaire.
« Voilà, mon garçon », me dit-il le visage penché vers moi. « Il va falloir effectuer une piqûre à chaque nouvelle crise… »
Il dépose devant moi une petite trousse, dont il sort une seringue en plastique, de celles que l’on imagine ne devoir servir qu’à nourrir les petits lionceaux abandonnés par leur mère… Je sens pourtant qu’il ne m’a pas tout dit.
« Je vais t’expliquer le principe… »
Et voilà, qu’il part dans une démonstration savante sur l’art et la manière d’effectuer des piqûres de Valium dans l’anus d’un chat : serrer l’anneau anal entre les doigts, introduire l’embout de la seringue dans l’orifice (suivre les flèches), effectuer un mouvement rotatif pour détendre les muscles du rectum et enfin, envoyer pleinement la sauce… Regarder les ronds de fumée de la clope s’élever lentement vers le plafond, puis se tourner pour dormir, aurais-je voulu ajouter.
Pendant quelques secondes je le regardais, espérant qu’il me dise qu’il déconnait, qu’il n’y avait qu’à lui installer un petit matelas sur le sol et qu’il s’occuperait gentiment du minet pendant que j’irais expliquer à ma copine que Charles Manson et Jack l’éventreur ne sont pas en train de se taper un gueuleton dans notre cuisine. Mais l’homme referme précautionneusement sa valise, me tape amicalement sur l’épaule, l’air de dire « désolé mec, à chacun sa croix… », et se tire finalement avec mes tunes. Les animaux n’ont pas eu droit aux faveurs d’Hippocrate…

Ce fut une longue nuit pour nous tous. Plus encore pour le chat… Ma copine n’a jamais plus voulu dormir chez moi. P’tit chat et moi n’avons jamais réussi à retrouver notre relation d’antan. Quant à moi… Ma grand-mère m’a toujours dit que j’avais des mains de chirurgien. Je grimpe lentement les échelons… 
Signé Le gitan

Une Réponse to “Anatomie de l’inénarrable”

  1. proportion de la tete anatomie Says:

    j’aimerais savoir les lignes ,proportion de la tete et l’anatomie

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